ImpressionCopie envoyée à : MM. Antoine de Gaudemar (Directeur de la rédaction, Libération), Alain Chenal (Délégué national à la Méditerranée, Parti Socialiste) et Bernard Poignant (député européen, président de la délégation socialiste française au Parlement européen)
Monsieur,
Au lieu d'effectuer une analyse politique du conflit israélo-palestinien, la tribune de Bernard Poignant publiée dans Libération (« Aide-moi à te défendre », 5 octobre) présente comme caractéristiques de s'inscrire dans le registre de l'idôlatrie et d'adopter un point de vue historique qui relève de la caricature puisqu'il ignore les données de fond et les principales objections tout en recourant à des amalgames.
Bernard Poignant, député européen, président de la délégation socialiste française au Parlement européen, a choisi de commencer son article sous la forme d'une prière exprimant sa soumission à un Etat, ainsi assimilé à une divinité. En effet, s'adressant à l'Etat d'Israël, Bernard Poignant écrit : « Israël, aide-moi à te soutenir et à te défendre », « ta puissance effraie », « je t'en supplie ». Cette confusion entre religion et questions politiques est accentuée ensuite par une lecture politique d'un rituel religieux : ainsi, la « prière juive » « l'an prochain à Jérusalem » est supposée justifier, selon l'auteur, la création de l'Etat d'Israël. L'auteur termine son article en puisant à nouveau dans le registre religieux : selon lui, la « raison » de la persistance du conflit israélo-arabe serait liée au fait que la religion juive est « la première religion monothéiste » et il conclut sur le fait « qu'il ne doit pas y avoir de troisième destruction du Temple ».
Concernant l'Etat d'Israël, Bernard Poignant écrit « je n'oublie rien de ton histoire ». Bien qu'étant agrégé d'histoire, il oublie les points essentiels de l'histoire de cet Etat :
le mot palestinien ne figure pas dans cet article, ce qui donne à penser que pour ce responsable politique, les Palestiniens n'existent pas. L'auteur n'évoque une présence arabe que pour en contester la légitimité puisque tout ce qu'il trouve à dire à ce sujet est que « la Palestine a été occupée […] par les Arabes » ;
tout en confondant les sionistes et l'ensemble des Juifs, le responsable socialiste s'interroge sur les motifs de l'hostilité au projet des sionistes de créer un Etat pour eux en Palestine : « Qu'ont donc fait les Juifs entre 70 et 1947 ? ». A aucun moment, il n'évoque la nature coloniale de l'entreprise sioniste, caractéristique pourtant à l'origine du rejet du sionisme par les indigènes du Proche-Orient, dont les Palestiniens (l'Etat d'Israël a été créé en Orient par l'implantation massive d'Européens contre la volonté des indigènes avec la complicité de l'occupant britannique). Cette incapacité à aborder la question coloniale est confirmée par l'absence d'évocation des 450 000 colons installés par l'Etat d'Israël dans les territoires occupés depuis 1967 en violation des conventions de Genève. Certes, avec le postulat de l'inexistence des Palestiniens, et en passant sous silence l'annexion-colonisation du Golan syrien, la mise en cause de la colonisation n'a pas lieu d'être effectuée…
L'auteur associe l'ensemble des Juifs à la politique de l'Etat d'Israël, ceci conformément à l'idéologie sioniste mais en contradiction avec les principes républicains français. Il écrit ainsi qu'avec la création de l'Etat d'Israël, « les Juifs ont un Etat ». L'auteur semble donc ignorer que l'Etat des Français juifs est la France et non l'Etat d'Israël.
Sa lecture simpliste et globalisante de l'histoire des Juifs le conduit à tenir des propos dévalorisants sur les Juifs puisqu'il les présentent comme n'étant, avant la création de l'Etat d'Israël, que des sujets passifs : « bref, l'[…] histoire [des Juifs] est celle des victimes qui subissent ». Ce faisant, l'auteur passe sous silence la part active de Juifs dans les activités politiques, économiques et intellectuelles. C'est ainsi que s'il parle de « l'affaire Dreyfus » et de « la haine des Juifs [qui] s'étale [alors] au grand jour », le responsable socialiste oublie d'indiquer que cette affaire s'est achevée par la défaite des antisémites grâce à la mobilisation républicaine d'un grand nombre de Français juifs et non juifs.
Après un tel résumé de l'histoire des Juifs et l'évocation de la « Shoah », l'auteur écrit que « depuis 1947, la longue histoire du peuple juif se poursuit sous nos yeux, à travers les guerres de 1948, 1956, 1967, 1973 et les divers Intifadas ». En plus de son omission de la guerre de 1982 et de celle de cette année contre le Liban, le responsable socialiste opère ainsi deux amalgames : il persiste à associer l'ensemble des Juifs (le « peuple juif ») à l'Etat d'Israël et, sans argumenter et compte tenu de son résumé précédent de l'histoire des Juifs, il présente le conflit arabo-sioniste comme la continuation de l'antisémitisme européen, assimilant ainsi un conflit territorial et colonial à une persécution antijuive.
Ignorant les données de fond de la question israélo-palestinienne et recourant aux amalgames les plus contestables, Bernard Poignant n'a produit qu'un texte de propagande en faveur de l'Etat israélien et de sa politique. Cette personnalité est le président de la délégation du parti socialiste au parlement européen. Ainsi, au Parti Socialiste, il est possible d'arriver à ce niveau et à ce type de responsabilité tout en ayant une position fondée sur une grande méconnaissance d'une question internationale importante.
Je vous prie d'agréer, Monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.
Yves Lemarié