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Bulletin n°3 - Novembre 2006 - Etude du récit dominant sur la question israélo-palestinienne à partir d'un cas : analyse de l'ouvrage « Israël-Palestine » de Daniel-Charles Badache (livre publié par le Mémorial de Caen)
publié le vendredi 24 novembre 2006


 

Observatoire de la presse sur la Palestine

Association pour l'étude du traitement médiatique de l'information relative à la question palestinienne

Directeur de la publication : Yves Lemarié yves.lemarie@presse-palestine.org

www.presse-palestine.org

Dépôt légal : novembre 2006

Bulletin n°3 - Novembre 2006


Etude du récit dominant sur la question israélo-palestinienne à partir d'un cas : analyse de l'ouvrage Israël-Palestine de Daniel-Charles Badache (livre publié par le Mémorial de Caen)

Sommaire :
Introduction
1. Un déséquilibre documentaire
1.1 Photographies et gravures
1.2 Cartes
2. Une reconstitution tendancieuse des cycles de violence
3. La nature concrète du conflit occultée par la survalorisation de facteurs de caractère idéologique
3.1 Des explications causales se réduisant à l'affirmation d'un choc de nationalismes
3.2 Une grille de lecture superficielle et dangereuse
3.3 Une vaine déploration des échecs du « processus de paix »
3.4 Un argumentaire arabe palestinien escamoté
4. Un discours confus et contradictoire
4.1 Les ambiguïtés concernant la diplomatie, le droit international et les solutions envisagées
4.2 Quelques contradictions dans le récit de Daniel-Charles Badache
5. L'occultation du processus historique de la dépossession des Palestiniens
Conclusion


Introduction

Au cours de l'année 2004, le Mémorial de Caen a publié, dans la collection « L'histoire pour comprendre le monde », l'ouvrage Israël-Palestine, écrit par Daniel-Charles Badache. Le contenu de ce livre surprend tant il contrevient à la ligne éditoriale annoncée sur le site internet [1] du Mémorial de Caen selon lequel cette institution « en lien avec le parcours et les recherches du pôle scientifique », « développe une politique d'édition et de co-édition sur l'Histoire du XXe siècle, la Paix et les Droits de l'Homme ». Nous avons choisi de consacrer ce Bulletin n°3 de l'Observatoire de la presse sur la Palestine à ce livre de Daniel-Charles Badache car cet ouvrage nous semble constituer un récit-type qui réunit les deux principales caractéristiques du discours dominant en France sur la question israélo-palestinienne, à savoir un parti pris favorable au sionisme et à la politique israélienne et, pour camoufler ce biais, une approche confuse, contradictoire et superficielle. Ce récit-type ne fait que restituer le récit du protagoniste qui est le plus fort et le plus proche, culturellement parlé, de l'Occident, à savoir l'Etat d'Israël. En jugeant, au détriment de toute objectivité, le récit du plus fort comme étant le seul digne d'être retenu, le Mémorial de Caen a aussi livré un récit qui repose sur des valeurs nationalistes et exclusivistes avec un mélange étrange de politique et de religion, le tout exprimé dans une grande confusion. Ce sont donc des valeurs étrangères à la notion de paix, d'universalité, de respect entre les peuples et de connaissance qui sont diffusées par cet ouvrage et ceci en contradiction avec la vocation pacifique, scientifique et pédagogique que revendique le Mémorial responsable de cette publication [2]. Cet ouvrage du Mémorial de Caen est un exemple de la façon dont le récit dominant sur la question israélo-palestinienne ne respecte pas les valeurs fondamentales dont se réclame notre société. Ceci peut s'expliquer par le fait que le cas israélo-palestinien a toujours été traité par l'Occident sous forme d'exception dérogatoire à la logique élémentaire et aux principes universels (et ceci dès la déclaration du ministre britannique Balfour en 1917, validée en 1920 par la France et l'Italie puis en 1922 par la Société des Nations [3]). Voilà qui illustre une fois de plus le fait que l'Occident n'a pas pour habitude de promouvoir ses propres valeurs (démocratie, laïcité) quand il s'agit de sa relation avec la partie non-occidentale de la planète et tout particulièrement avec le monde arabo-musulman comme l'explique Georges Corm dans son ouvrage Orient-Occident la fracture imaginaire [4].

Nous commentons l'ouvrage de Daniel-Charles Badache en constatant successivement son déséquilibre documentaire, sa reconstitution tendancieuse des cycles de violence, son occultation de la nature concrète du conflit, le caractère confus et contradictoire du récit qu'il contient ainsi que l'occultation de la dépossession continue des Palestiniens, qui est pourtant la tendance historique fondamentale.

1. Un déséquilibre documentaire [5]

1.1 Photographies et gravures

1.1.1 Les protagonistes pendant la période antérieure à 1947

Six photos et gravures illustrent la période antérieure à 1947 :
-  Herzl (écrivain, idéologue et militant sioniste européen), p.11
-   le procès Dreyfus (événement français), p.12
-   une délégation accompagnant l'empereur allemand Guillaume II, p.14-15
-   Lord Balfour (ministre et homme politique britannique), p.17
-   une réunion du conseil de la Société des Nations, p18-19
-  Lawrence d'Arabie (agent politique britannique), p.26

Pour l'auteur, ce sont surtout les Européens qui sont représentatifs de la période antérieure à 1947 et la présence d'indigènes en Palestine ne mérite aucunement d'être représentée. Sur le plan des photos et gravures, ces protagonistes ne font leur apparition qu'à la page 30 à l'occasion du conflit de 1948.

1.1.2 Les hommes politiques

Dans la légende de la photo p.36, il est question du « général Nasser » en 1967. Pourtant, celui-ci, habillé en civil sur la photo, est le président de la république égyptienne. Les grades militaires d'hommes politiques israéliens tels que Rabin (général, photo p. 63), Barak (général, photos p. 68 et 75) et Sharon (général, photos p. 70 et 76) ne sont pas mentionnés dans les légendes des photos les représentant.

A la page 39, une attendrissante photo du couple royal jordanien figure au début du paragraphe « Septembre noir et ses conséquences » : le roi, en cravate, sourit tandis que son épouse, elle aussi souriante, s'appuie tendrement sur son épaule. Curieusement, la photo retenue par l'auteur ne date pas de 1970, date des événements évoqués dans le paragraphe, mais d'une vingtaine d'années plus tard.

1.1.3 Les affrontements

Les protagonistes en situation d'affrontement sont représentés dans les photos suivantes :
-   p. 42, des palestiniens armés sur une barricade pendant la « guerre jordano-palestinienne » de septembre 1970
-   p. 42, un palestinien preneur d'otages à Munich
-   p. 46, une colonne de blindés israéliens sur une « route côtière » en 1982 au Liban. Il ne s'agit pas d'une scène de combat. Aucune autre photo ne représente les diverses guerres israélo-arabes.
-   p. 47, une affiche qui contient elle-même quatre photos (trois représentent des civils palestiniens, une représente un homme à terre encerclé par quatre militaires israéliens dont l'un retient, dans un geste d'apaisement, un autre)
-   p.49, p.51, p.53 et p. 55, quatre photos représentent des palestiniens civils dans la rue pendant la première Intifada
-   p. 69, « seconde Intifada » : manifestants civils palestiniens

Les manifestants palestiniens sont donc largement représentés tandis que leurs adversaires, qui eux sont l'armée d'un Etat, ne le sont que discrètement.

Aucune photo ne représente l'exode palestinien de 1948. Le seul dégât occasionné par l'armée israélienne représenté dans ce livre est celui de la « destruction partielle » de la Mouqaata à Ramallah. Les destructions d'habitations palestiniennes par l'armée israélienne ne sont pas représentées alors que 4 000 d'entre elles ont été détruites ces cinq dernières années. Il n'y aucune représentation du blocus auquel est soumis la population palestinienne. Il n'y aucune photo du mur de séparation en construction. Les seuls colons représentés (p. 72) ne sont pas armés alors que s'installant en force en territoires occupés, ils sont nombreux à être armés.

Les trois photos de cérémonie funèbre ne concernent que des Israéliens (p. 43 « cérémonie funèbre en mémoire des victimes de l'attentat de Munich », p. 64-65 et 66-67, funérailles de Rabin). Les victimes palestiniennes, pourtant bien plus nombreuses, semblent donc ne pas intéresser l'auteur de ce livre.

La discrétion sur les exactions de l'armée israélienne contraste avec le nombre de photos consacrées aux sommets diplomatiques et autres événements médiatiques sans lien avec la réalité du terrain de ces dernières années :
-   Conférence de Madrid (1991), p.56
-   Poignée de main entre Arafat et Rabin en présence de Clinton (1993), p. 60-61
-   Sommet Arafat-Moubarak-Pérès (date non connue car la légende évoque uniquement des « négociations secrètes » auxquelles ceux-ci n'ont pas participé), p.58-59
-   Remise du prix Nobel de la paix à Arafat-Pérès-Rabin (1994), p.62-63
-   Sommet Clinton Barak Arafat (automne 2000), p.75
-   Bernard-Henri Lévy participant à l'animation d'une cérémonie en faveur de l'initiative de Genève (2003), p78

1.2 Cartes

Quatre cartes figurent dans l'ensemble de l'ouvrage :
-  « la Palestine du mandat », p.20
-  « le plan de partage des Nations unies (1947) », p.21
-  « Israël au lendemain des accords d'Armistice (1949) », p.29
-  « les conquêtes israéliennes, 1967 », p.37

La première carte (« la Palestine du mandat ») ne cite que les onze localités suivantes : Haïfa, Natanya, Tel-Aviv, Rehovot, Gaza, Beersheba, Hébron, Jérusalem, Petah Tiqvah, Tibériade et Safed.

La seconde carte (« le plan de partage des Nations unies (1947) ») ne cite que 13 localités : les onze de la carte précédente ainsi que Hadera et Afula.

A l'exception de Gaza, toutes ces localités sont soit des colonies créées par le sionisme, soit des villes ayant une importance du point de vue de l'histoire juive (référence historico-culturelle unique du sionisme). Parmi ces localités, certaines n'étaient à l'époque que des bourgades ou des colonies faiblement peuplées : bien que non référencées dans les noms donnés aux 18 sous-districts par les britanniques en 1931, les bourgades et colonies sionistes de Rehovot, Natanya et Peta Tiqvah sont indiquées dans le livre de Daniel-Charles Badache dès la carte consacrée à « la Palestine du mandat ». Inversement, des villes importantes sans référence à l'histoire juive ou au sionisme (Naplouse, Tulkarem, Acre, Béthléem, Nazareth et Jaffa) ne figurent sur aucune de ces deux cartes.

Les cartes « la Palestine du mandat » et « le plan de partage des Nations unies, 1947 » sont donc des cartes ne présentant que la conception sioniste de la situation. Pourtant les intitulés de ces cartes invitent à croire qu'elles représentent le point de vue de la SDN qui avait mis en place le mandat et de l'ONU qui proposait le plan de partition illustré par la carte.

La troisième carte, « Israël au lendemain des accords d'Armistice, 1949 » (p.29), obéit à la même logique que les deux premières cartes (privilégier la représentation des localités significatives pour le sionisme et négliger des villes plus importantes mais ne présentant pas cette caractéristique : pour ce qui est du territoire israélien, Petah-Tikva et Rehovot sont citées mais pas Nazareth, pour ce qui est de la Cisjordanie, seule Hébron est citée (mais pas Naplouse, Tulkarem et Béthléem). Cette carte dont la logique est sioniste illustre pourtant le chapitre « La « courte marche » vers l'Etat palestinien » !

Ces trois premières cartes sont identiques aux cartes présentées aux pages 339, 340 et 341 de Une histoire moderne d'Israël [6] de l'historien israélien Elie Barnavi qui devint par la suite ambassadeur de l'Etat d'Israël en France.

La quatrième carte de l'ouvrage de Daniel-Charles Badache, « Les conquêtes israéliennes, 1967 » (p. 37), qui fait enfin apparaître les villes de Jenine, Tulkarem, Naplouse, indique la superficie des « territoires occupés » (« Plateau du Golan », « Cisjordanie », « Bande de Gaza », « Sinaï »). Ces informations chiffrées ne mentionnent pas le cas Jérusalem-Est alors que le chiffre mentionné pour la Cisjordanie est de « 5 500 km² », ce qui correspond au chiffre israélien officiel (5 538 km²), c'est-à-dire ne tient pas compte d'autres territoires occupés : Jérusalem-Est (71 km²), le no man's land défini par l'accord d'armistice de 1949 (50 km²), les eaux territoriales de la Mer Morte (195 km²). Le chiffre total de la Cisjordanie, Jérusalem-Est incluse, est donc de 5 854 km².

2. Une reconstitution tendancieuse des cycles de violence

Pour ce qui est de la phase du mandat, si l'auteur évoque les « massacres de juifs » de 1929 (p.28), il ne mentionne pas pour autant la stratégie de terreur adoptées par des organisations sionistes durant les années 1930 : par exemple, une bombe sioniste placée sur un marché arabe fit une cinquantaine de morts à Haïfa en juillet 1938.

Concernant la période de l'après seconde guerre mondiale, l'auteur mentionne une « désobéissance juive » « exprimée par les actions des unités du Palmach, branche militaire du sionisme officiel », « de l'Irgoun » « ayant fait le choix de la terreur comme mode d'action » et « du groupe rival Stern » (p. 25). Puis, il signale que « ces éléments » ont « réalisé[...] » une « union » en juin 1946. On s'étonne de ce que le recours à la terreur et le fait de s'unir à ceux qui la pratiquent soient présentés comme n'étant qu'une « désobéissance », un terme somme toute bienveillant.

L'attaque arabe du 30 novembre 1947 contre un autobus près de Lod est qualifiée par l'auteur de l'ouvrage de « premier acte d'une première ''guerre israélo-arabe avant l'heure''  ». Le choix de cet événement comme élément déclencheur de la guerre revient à passer sous silence que les affrontements entre juifs et arabes étaient somme toutes fréquents à cette époque et émanaient alternativement d'une communauté ou d'une autre. C'est bien ce que rappelle l'historien israélien Benny Morris qui commente ce même événement du 30 novembre 1947 : « on ne peut établir avec certitude si cette attaque découlait de l'adoption de la résolution des Nations unies ou intervenait pour venger la mort de cinq Arabes tués peu avant lors d'un raid du Léhi » [7]. Le choix de Daniel-Charles Badache de privilégier une attaque plutôt qu'une autre lui permet d'imputer aux Arabes, sans argumenter, la responsabilité du déclenchement de la guerre.

Le livre indique qu'en 1956, la Grande-Bretagne et la France ont mené une « infructueuse opération » au cours de laquelle l'Etat d'Israël a mené une « offensive » contre l'Egypte et dans la bande de Gaza (p. 33). Pour ce conflit-là, les mots guerre, attaque, ou agression ne sont pas employés. En revanche, pour ce qui est de 1967, l'auteur écrit que « Nasser choisit la voie des menaces de guerre concrétisée par l'imposition d'un retrait des Casques Bleus de l'ONU » stationnés en territoire égyptien. Daniel-Charles Badache évoque ensuite le « sentiment de grave péril dans les sphères dirigeantes et l'état-major de Jérusalem » (p. 33). L'auteur affirme que l'Egypte commettait, avec le blocus du détroit de Tiran (Golfe d'Aqaba), un « acte d'agression » selon le « droit international public » (p. 34). Il enchaîne : « dès lors, Israël pouvait invoquer la légitime défense et mener une guerre préventive ». Une telle présentation du déclenchement de la guerre de 1967 appelle les commentaires suivants :
-   L'auteur n'a pas pris la peine d'indiquer que les « menaces » verbales de Nasser répondaient à des attaques réelles de l'Etat d'Israël contre la Syrie à laquelle l'Egypte était liée par un accord de défense (six avions syriens abattus par l'aviation israélienne poussant jusqu'à la banlieue de Damas en avril).
-   L'auteur présente le retrait des forces de l'ONU du sol égyptien comme « concrétis[ant] » des « menaces de guerre » mais oublie de signaler que l'Etat d'Israël était lui-même opposé à la présence de telles troupes sur son propre sol, ce qui invalide l'idée selon laquelle l'Etat d'Israël aurait pu juger nécessaire à sa sécurité la présence de troupes de l'ONU dans la région.
-   L'auteur passe sous silence l'état réel des rapports de force militaires qui étaient favorables à l'Etat d'Israël. Contrairement à ce que Daniel-Charles Badache affirme, les dirigeants israéliens n'éprouvaient pas un « sentiment de grave péril ». Ainsi, le général israélien Matti Peled déclara ultérieurement : « Prétendre que les forces égyptiennes massées à la frontières à la frontière étaient en mesure de menacer l'existence d'Israël constitue une injure à l'intelligence de toute personne capable d'analyser ce genre de situation, mais avant tout une injure à Tsahal » [8].
-   Daniel-Charles Badache n'indique pas que le blocus égyptien du détroit de Tiran était sans conséquence importante pour l'économie israélienne. En effet, l'essentiel des approvisionnements israéliens passaient par la Méditerranée et Nasser avait publiquement nuancé le 28 mai sa position en précisant qu'il convenait au préalable d'examiner si le blocus pouvait effectivement s'appliquer aux hydrocarbures, seule matière pouvant éventuellement poser un problème pour l'Etat d'Israël sur ce trajet [9].
-   L'auteur de l'ouvrage qualifie le blocus du détroit de Tiran d'« acte d'agression » mais passe sous silence les blocus imposés depuis une décennie par l'armée israélienne aux Palestiniens des Territoires Occupés depuis 1967 (« bouclages », 700 barrages rendant impossible toute vie économique et sociale normale).
-   Par ailleurs, le blocus égyptien de 1967 ne faisait que revenir à la situation prévalant de 1949 à 1956, situation que l'auteur n'avait alors pas présentée comme nécessitant le déclenchement d'une guerre par l'Etat d'Israël contre l'Egypte. Ainsi, sans pour autant l'approuver, la France ne qualifia pas d'« acte d'agression » la fermeture du détroit de Tiran. Georges Gorse porte-parole du gouvernement français rappela le 24 mai que les Egyptiens invoquaient le fait que l'état de guerre n'avait pas disparu, ce qui constituait une sérieuse objection à la nécessité juridique de maintenir une liberté de navigation. Le représentant français déclara également : « l'interdiction de la navigation était la situation de facto qui existait avant l'arrivée des forces des Nations Unies, aux termes de l'accord de 1957. Or la présence des forces de l'ONU était simplement le fait d'un accord passé entre le gouvernement égyptien et le secrétaire général de l'Organisation. Les Egyptiens ne s'étaient pas engagés à autre chose qu'à accepter la présence des forces de l'ONU sous réserve que ces forces ce retireraient quand ils le demanderaient ». Georges Gorse conclut : « il n'y avait pas d'engagement du gouvernement égyptien quant à la liberté de navigation dans son principe » [10]. Ensuite, durant sa conférence de presse du 27 novembre de la même année, le président de la République française, Charles de Gaulle, expliqua que l'affaire du golfe d'Aqaba avait été utilisée comme « prétexte » par « ceux qui rêvaient d'en découdre ». Daniel-Charles Badache a donc présenté uniquement la version israélienne des événements de 1967.

Après avoir évoqué l'assassinat de Sadate le 6 octobre 1981, Daniel-Charles Badache affirme : « l'OLP poursuivit ses attaques contre Israël depuis le Sud-Liban ». En réalité, l'OLP respectait le cessez-le feu de juillet 1981 et l'auteur n'argumente pas son accusation pourtant infirmée par Ilan Greilsammer, professeur de sciences politiques à l'Université israélienne de Bar-Ilan, qui écrit : « il faut le souligner, durant toute la première moitié de 1982, la frontière israélo-libanaise est tranquille » [11]. Daniel-Charles Badache écrit ensuite que « le '' casus belli'' fut offert par l'assassinat de l'ambassadeur à Londres le 3 juin 1982 par un groupe de Palestiniens ». Une présentation objective aurait précisé que les auteurs de cet attentat (l'ambassadeur fut grièvement blessé et non pas assassiné) agissaient sous la houlette d'Abou Nidal, un adversaire déclaré de l'OLP. Des représentants de l'OLP ont été assassinés par les services israéliens, notamment à Paris dans les années 1970 mais Daniel-Charles Badache n'en parle pas et ne les présente pas comme étant chacun un « casus belli ». Plus généralement, le soi disant « casus belli » du 3 juin n'en est un qu'aux yeux des partisans du gouvernement israélien de cette époque mais manifestement, selon Daniel-Charles Badache, seule cette version est digne d'être présentée aux lecteurs.

Le nombre de morts de la guerre du Liban de 1982 n'est pas mentionné (l'armée israélienne a fait environ 20 000 morts parmi la population civile arabe, c'est-à-dire palestinienne et libanaise). Si l'auteur fait allusion, p.40, au nombre de Palestiniens tués pendant les intifidas sans indiquer de chiffre, c'est pour étrangement le comparer avec celui des victimes d'un conflit antérieur de 20 à 30 ans ayant eu lieu dans un autre pays (septembre noir en 1970 en Jordanie).

Quand Daniel-Charles Badache évoque le massacre perpétré dans les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila, il précise que « Tsahal n'y participa point » (p. 47) mais omet de préciser que cette armée avait organisé la venue des « membres des Phalanges Chrétiennes libanaises » qui en furent les auteurs. Il aurait été intéressant d'expliquer aux lecteurs dans quelle intention l'armée israélienne avait décidé de faire entrer des personnes aussi peu pacifiques dans un camp de civils.

L'auteur écrit « un peu plus d'une décennie après [la] signature [des accords d'Oslo], la communauté internationale, dans l'effroi, constate […] que la structure d'Oslo a été remise en cause par le vécu » (p. 65). Si pour expliquer l'échec du processus d'Oslo, l'auteur mentionne la violence de Palestiniens contre les Israéliens (attentats islamistes de février et mars 1996, p. 67), il ne signale pas l'agressivité de la politique israélienne durant la même période : poursuite de l'occupation, de la colonisation et de la répression, déni des droits des Palestiniens, mise en place de blocus contre la population palestinienne des territoires occupés depuis 1967. Au lieu de tenter de situer la violence palestinienne et la violence israélienne l'une par rapport à l'autre, l'auteur présente la situation palestinienne comme étant sur la voie d'une « normalisation » que le « mouvement islamiste » aurait fait « oublier » (p. 67). Expliquant les modalités de l'accroissement de l'emprise israélienne à cette même période, le politologue palestinien Camille Mansour [12] contredit la version idyllique d'une soi-disant normalisation : « la mainmise sur les territoires restés sous contrôle israélien a augmenté. Il suffit à cet égard d'évoquer les nombreux terrains expropriés par l'armée israélienne, la transformation des villes palestiniennes en ghettos assiégés par les barrages militaires, le maillage de la Cisjordanie par des dizaines de kilomètres de routes appelées par euphémisme '' routes de contournement'' ».

A la page 73, Daniel-Charles Badache affirme que le gouvernement israélien a accepté les bases définies en décembre 2000 par le président américain Clinton, cette soi disant bonne volonté israélienne se manifestant « nonobstant le climat de violence induit par la seconde Intifada ». A aucun moment, l'auteur n'a expliqué que cette violence a été déclenchée par les forces israéliennes qui ont tué des dizaines de manifestants palestiniens désarmés à la fin septembre et au début octobre 2000.

A la page 77, l'auteur affirme qu'« à la fin de l'été 2003, […] le cycle attentats-suicides islamistes / éliminations ciblées de leaders intégristes par Tsahal prospérait ». L'auteur omet d'indiquer que de fin juillet à début septembre 2003, il y a eu une trêve des attentats respectée par les organisations de résistance islamistes, trêve rejetée par la gouvernement israélien dont l'armée continua de tuer plusieurs dizaines de palestiniens pendant la même période. Dans sa présentation, l'auteur de cet ouvrage a donc inversé l'ordre du cycle de la violence.

Si l'auteur évoque à plusieurs reprises le terrorisme palestinien, il n'aborde jamais le cas des crimes commis par l'armée israélienne contre des civils arabes. Le journaliste franco-israélien Sylvain Cypel en donne pourtant quelques exemples. Ainsi : « le 15 octobre 1953, le bataillon 101, formé par Ariel Sharon, […] piégea avec des explosifs les maisons du village avant d'y entrer et de tirer à tout va : 60 morts essentiellement femmes et enfants », « durant [la] campagne [de 1956 au Sinaï], quelques 500 civils palestiniens avaient aussi été massacrés dans la bande de Gaza pendant et après sa conquête, hors de tout combat » [13]. On pourrait aussi mentionner les fréquents bombardements meurtriers contre les camps de réfugiés palestiniens au Liban dans les années 1970.

3. La nature concrète du conflit occultée par la survalorisation de facteurs de caractère idéologique

3.1 Des explications causales se réduisant à l'affirmation d'un choc de nationalismes

La page 4 de couverture commence en affirmant que « l'affrontement israélo-palestinien est celui de deux nationalismes ». De même, dans son introduction, l'auteur écrit : « le contentieux israélo-palestinien n'est autre que confrontation de deux revendications nationales » (p.5). Plus loin, il évoque le « choc des nationalismes » (p. 28) et encore plus loin il écrit : « en près de 46 ans, le choc des nationalismes juif et arabe palestinien avait généré cinq conflits majeurs entre l'Etat d'Israël et ses voisins » (p. 63). Quant à lui-même, l'auteur s'affirme, dans l'introduction de l'ouvrage, partisan d'« Etats-Nations »pourcetterégiondumondeet estime non sans outrecuidance que toute autre approche serait une « trahison » et une « certitude d'errement » (p. 5).

3.2 Une grille de lecture superficielle et dangereuse

L'auteur ne donne aucun chiffre rappelant la composition de la population indigène au début du sionisme (avant 1881 ou même 1917). En réalité, il n'y avait que 5 à 10 % de la population qui était juive. Mais rappeler ce chiffre, c'est indiquer à quel point le projet d'établir un « Etat juif » sur un tel territoire ne pouvait que léser la très grande majorité de la population. Curieusement, l'auteur indique le nombre de juifs habitant cette région au VIIe siècle sans chercher non plus à savoir combien de non-juifs habitaient là à la même époque (selon l'historien S W Baron, au début du VIIe siècle, les juifs ne représentaient vraisemblablement que 10 à 15 % de la population de la Palestine [14]).

L'auteur écarte toute élément incompatible avec sa grille de lecture nationaliste :
-   il ne fait mention d'aucun juif rejetant l'approche nationaliste. Il ne mentionne pas le cas de nombreux juifs ayant souhaité et réussi à s'intégrer dans les différents pays où ils vivaient et s'étant opposés au nationalisme juif, c'est à dire au sionisme. Selon l'auteur, le nationalisme serait donc la seule approche qui pourrait convenir aux juifs !
-   l'auteur ne présente aucun des inconvénients de l'approche nationaliste. Pourtant, dans le cas du sionisme en tant que nationalisme juif, celle-ci a contribué à déstabiliser les communautés juives là où elles coexistaient depuis longtemps avec des non-juifs : l'auteur ne mentionne pas le cas des juifs arabes qui, du fait du sionisme, ont dû quitter les pays arabes où ils habitaient pourtant depuis des siècles, voire même des millénaires.

L'auteur admet pourtant que le sionisme était, au moins initialement, de nature coloniale mais cela ne le dérange pas. Il présente ainsi le projet de Montefiore (XIXe siècle) comme étant un projet de « colonisation du pays [la Palestine] par les Juifs » (p. 9). Il cite ensuite un extrait du premier Congrès sioniste (1897) qui annonce un « encouragement systématique de la colonisation de la Palestine » (p. 13). Il mentionne également la création, peu après, par les sionistes, de la « Banque Coloniale Juive ». Il signale les démarches de Herzl pour obtenir un accord du Sultan en faveur de « la colonisation de la Palestine par les Juifs » (p.16). A propos des débuts du sionisme (début du XXe siècle), il mentionne le cas des sionistes « ''pratiques'' » dont la stratégie reposait sur « la colonisation systématique de la Palestine » (p.16-17). Curieusement, l'auteur se fait ensuite beaucoup plus discret sur la nature coloniale du sionisme et de la politique israélienne : le texte de Daniel-Charles Badache ne mentionne qu'à une seule occasion, et en employant des guillemets, l'existence de « ''colons'' israéliens » (p. 71) dans les territoires occupés depuis 1967 par l'Etat d'Israël. Daniel-Charles Badache ne mentionne pas le nombre de ces colons (450 000).

L'auteur ne mentionne pas le cas de l'annexion de Jérusalem-Est et du Golan syrien par l'Etat d'Israël. L'expansionnisme israélien est passé sous silence.

Ajoutant un élément de confusion à son analyse, l'auteur fait plusieurs références aux fondements religieux du sionisme sans s'inquiéter des dangers que représentent une idéologie mélangeant nationalisme et messianisme. Daniel-Charles Badache fait ainsi une utilisation politique de textes et rituels religieux dont il ne retient que l'interprétation sioniste au détriment des autres lectures :
-   Daniel-Charles Badache cite, dans l'exergue introduisant le chapitre consacré à l'essor du sionisme, une « prophétie » extraite de la Bible illustrant la supposée adhésion des Juifs à l'approche nationaliste. Dans cette prophétie, le « Seigneur l'Eternel » fait la promesse suivante : « ô mon peuple […] je vous ramènerai dans le pays d'Israël » (p. 7).
-   l'auteur présente à nouveau le sionisme comme reposant sur une promesse divine lorsqu'il affirme : « le peuple d'Israël fondait sa conviction sur une promesse [divine] faite à Abraham : la Terre Sainte serait à jamais celle de sa progéniture » (p. 7).
-   Daniel-Charles Badache présente un rituel religieux (la formule « l'an prochain à Jérusalem ») comme étant l'expression du « vœu [des juifs] de recouvrer l'indépendance avec la Terre des Ancêtres » (p. 7).
-   par ailleurs, ne contenant aucune réserve vis-à-vis du mélange entre religion et nationalisme, le livre Daniel-Charles Badache a pour couverture la photo de deux enfants se tenant amicalement par l'épaule, l'un arabe avec son keffieh (simple vêtement local), l'autre juif avec sa kippa (attribut religieux réservé aux juifs pratiquants). Il semble que, selon Daniel-Charles Badache, un juif ne peut qu'être nationaliste et religieux et il occulte la réalité des juifs non nationalistes et non religieux !

Les Palestiniens ayant subi la colonisation sioniste durant le mandat, l'expulsion durant la création de l'Etat d'Israël et subissant l'occupation-colonisation supplémentaire de territoires depuis 1967, leur attitude est surtout une réaction aux événements dont ils sont victimes. Il conviendrait donc de parler de résistance palestinienne plutôt que de « nationalisme palestinien » mais Daniel-Charles Badache n'emploie pas le terme de résistance dans le cas des Palestiniens, terme qu'il n'utilise que pour la période de l'Antiquité (une « résistance [juive] à l'oppression romaine », p.7). Concernant la population palestinienne, l'auteur ne précise à aucun moment la diversité de sa composition : il y a parmi les Palestiniens des musulmans et des chrétiens. Ce faisant, Daniel-Charles Badache occulte le fait que, dans l'ensemble et à l'exception de ses composantes islamistes, elles-mêmes s'étant développées relativement récemment, la résistance palestinienne a su transcender les particularismes religieux, cette capacité à unir dans la diversité étant pourtant le signe d'une modernité politique (comme le remarque Georges Corm [15]). Inversement, l'auteur passe sous silence le fait que le sionisme s'enferme dans une conception ethnico-religieuse de la nation. Une telle conception de la nation a conduit les partisans de la création d'un « Etat juif » à envisager continuellement un transfert des indigènes arabes hors de ce futur Etat comme le montre l'article « Le transfert des Palestinien, une obsession centenaire, une anthologie de textes et déclarations des principaux responsables juifs, 1891-1961 » (Revue d'études palestiniennes, n°14, hiver 1998, p.15-41). De même, commentant les travaux de l'historien israélien Benny Morris, Sylvain Cypel écrit : « L'une des révélations du livre de Morris concerne les débats qui se déroulèrent lors du XXe congrès sioniste, tenu à Zurich en 1937. Ils furent largement consacrés au thème du "transfert" hors de Palestine de la population arabe. Le principe fit l'objet d'un quasi-consensus ». Et il ajoute : « mais ce que montre Morris par-dessus tout […], c'est que non seulement l'Agence Juive discuta amplement d'un "projet" d'expulsion de la population palestinienne dix ans avant sa matérialisation et créa à cette occasion un très discret "comité du transfert", mais que sa direction décida de tenir ces débats-là secrets, de les retirer des archives officielles, et de nier, à l'avenir, toute velléité de mise en oeuvre ordonnée et préconçue d'une expulsion » [16]. Effectivement, le transfert fut mis en pratique en 1948 au moment de la création de l'« Etat juif » (80 % des indigènes non juifs expulsés des territoires conquis par cet Etat).

La nature coloniale, expansionniste et messianique du sionisme et sa fermeture à la diversité ethnique et religieuse auraient dû conduire l'auteur à s'interroger sur la compatibilité entre de telles caractéristiques et la possibilité d'une coexistence paisible avec d'autres populations.

3.3 Une vaine déploration des échec du « processus de paix »

L'auteur présente « le Mémorandum de Wye River » (signé en octobre 1998) comme n'étant qu'une « péripétie[…] n'ayant induit aucune avancée sur le chemin de la paix » (p. 68). Puis il écrit que « porteur de tous les espoirs dont celui de la relance du dialogue israélo-palestinien , Barak [élu en 1999] échoua ». Daniel-Charles Badache n'explique pas pourquoi le Mémorandum de Wye River a échoué : l'auteur cache aux lecteurs que Barak refusa tout simplement de l'appliquer.

3.4 Un argumentaire arabe palestinien escamoté

L'auteur ne présente pas l'opinion des indigènes au moment où le mandat leur fut imposé. Or, la commission américaine King-Crane enquêta auprès de cette population et rendit son rapport en 1919. Les résultats de cette enquête étaient les suivants : opposition totale au sionisme, opposition à un mandat britannique, aspiration à l'unité avec la Syrie [17]. Aucune de ces aspirations n'a été respectée par la S.D.N qui confia le mandat à l'occupant britannique.

Quand elle est évoquée, la rationalité des arabes ne l'est que vaguement avec l'idée que cela n'a aucune importance. Ainsi quand le Haut Comité arabe dénonce la partition de 1947 comme étant « ''absurde, impraticable et injuste'' », l'auteur écrit : « que cette analyse [arabe] fut pertinente ou non, elle eut pour conséquence objective la non-constitution d'un Etat arabe palestinien aux côtés de l'Etat d'Israël » (p. 28). Une telle présentation appelle trois commentaires :
-   L'auteur admet ne pas chercher à savoir si les arguments des Arabes sont pertinents ou non mais il leur donne quand même tort ! ;
-   Il présente l'analyse du Haut Comité arabe comme étant la cause de l'absence d'un Etat palestinien. Pourtant l'absence d'un tel Etat est avant tout due à un fait passé sous silence par Daniel-Charles Badache : l'alliance entre le roi de Transjordanie et les dirigeants sionistes pour se partager la Palestine. De même, l'auteur passe sous silence l'annexion de la Cisjordanie par la Transjordanie en 1950 (royaume prenant alors le nom de Jordanie) ;
-   du fait de son approche exclusivement nationaliste, l'auteur présente l'absence d'un Etat-nation palestinien comme étant le principal problème. Or la principale injustice est l'expulsion de 80 % des non-juifs des territoires conquis par les partisans d'un « Etat juif ».

L'auteur écrit « d'aucuns redoutaient que l'application des accords d'Oslo s'avérât délicate » (p. 65) mais ne prend pas la peine d'exposer les arguments fondant leur scepticisme. Parmi les opposants au processus d'Oslo, certains avaient pourtant signalé que les Palestiniens n'avaient rien obtenu (un droit à la souveraineté et à la citoyenneté ne leur était toujours pas reconnu), ce qui laissait les mains libres à l'occupant qui continua de coloniser et de régner en maître sur les territoires conquis en 1967.

4. Un discours confus et contradictoire

4.1 Les ambiguïtés concernant la diplomatie, le droit international et les solutions envisagées

A la page 38, Daniel-Charles Badache évoque « l'ambiguïté » de la résolution 242 du Conseil de sécurité de l'ONU (22 novembre 1967). Curieusement, dans l'ensemble de son livre, l'auteur n'a pas relevé le caractère systématique de l'ambiguïté des positions des instances internationales, des sionistes et de leurs partisans tout au long du conflit. A chaque moment critique, ces positions ont été ambiguës : revendication d'un « foyer national » (revendication sionistes initiale, déclaration Balfour, mandat de la SDN), résolution 181, processus d'Oslo, position de l'ONU et de son conseil de sécurité sur la colonisation.

Le concept de « foyer national », inventé spécialement pour et par le sionisme, n'a jamais été défini. Pourtant, le premier congrès sioniste (1897) se fixe pour « but » « la création pour le peuple juif d'un Foyer en Palestine » (p. 13). Balfour, ministre des affaires étrangères britannique déclare que son gouvernement « envisage favorablement l'établissement en Palestine d'un Foyer National pour le Peuple juif » (p. 17), déclaration validée ensuite par la S.D.N. en 1922. A aucun moment, Daniel-Charles Badache ne tente de définir ce concept de « foyer national » ni ne signale aux lecteurs la confusion ne pouvant qu'émaner de l'absence de définition d'un concept inédit et pourtant présenté comme fondamental.

Daniel-Charles Badache présente la résolution 181 de l'ONU (29 novembre 1947) comme un plan de « partage » de la Palestine entre un « Etat juif » et un « Etat arabe » (p. 25) mais il ne donne pas la répartition des populations à l'intérieur de ces Etats : l'« Etat arabe » envisagé était homogène sur le plan « ethnique » (99 % d'arabes et 1 % de juifs) mais l'« Etat juif » envisagé ne l'était pas (50 à 60 % de juifs et 40 à 50 % d'arabes). En quoi cela avait-il un sens de qualifier de « juif » un Etat dont 40 % à 50 % des habitants ne l'étaient pas ? L'ONU pouvait-elle ignorer les intentions d'expulsions des sionistes contre les non-juifs alors même que l'unique plan de partition précédent (plan Peel de 1936-1937) était accompagné d'une proposition de transférer les indigènes arabes hors de l'« Etat juif » envisagé ? (Lorsque Daniel-Charles Badache évoque ce premier plan de partition, p. 20-21, il oublie de signaler la proposition d'expulsion de ses habitants non juifs). La résolution 181 préconisait la séparation en deux Etats dans le cadre d'une union (Daniel-Charles Badache évoque « une union douanière », « un système monétaire commun » et « une administration unique des principaux services », p. 25). Proposer la séparation dans le cadre d'une telle union est pour le moins ambigu.

Le processus d'Oslo (1993), le plan Clinton (2000), la feuille de route (2003) et l'initiative de Genève sont eux-mêmes ambigus :
-   Le processus d'Oslo, présenté comme un processus de paix, laissait en suspens tous les vrais problèmes (Jérusalem, les réfugiés, la colonisation des territoires occupés depuis 1967, les droits - éventuels - des Palestiniens) qui ne devaient commencer à être débattus que plusieurs années après la signature des dénommés « accords d'Oslo ».
-   Le plan Clinton ne contenait aucune carte, l'ambiguïté étant maintenue sur le calcul des pourcentages de Cisjordanie à restituer (la définition de la Cisjordanie étant elle même variable)
-   La Feuille de Route, présentée comme un « plan de paix » (p. 77) « devant aboutir à la création d'un Etat palestinien aux côtés d'Israël en 2005 », ne précisait pas quelles contraintes elle fixait à l'occupant israélien pour y parvenir
-   L'initiative de Genève n'aborde pas la question fondamentale de l'eau mais Daniel-Charles Badache affirme que ce « pacte se caractérise par un souci de n'éluder aucune problématique » (p. 79). Daniel-Charles Badache ne relève pas que le texte de cette initiative mentionne un « peuple palestinien », un « peuple juif » mais ne mentionne pas de peuple israélien, de telles confusions conceptuelles ne présageant rien de bon quant au respect des droits des Israéliens non juifs. La question des réfugiés palestiniens y est abordée de façon ambiguë et les participants israéliens et palestiniens en ont chacun donné des interprétations divergentes, Daniel-Charles Badache ne présentant que la seule interprétation israélienne (« une renonciation du droit des réfugiés palestiniens au retour », p. 79 alors même que les participants palestiniens ont contesté une telle interprétation). Enfin, Daniel-Charles Badache ne mentionne pas la solution envisagée par cette initiative pour ce qui est des 450 000 colons israéliens dans les territoires occupés depuis 1967.

Plus généralement, la position de l'ONU est ambiguë : tandis que l'Assemblée générale de cette instance condamne régulièrement la politique israélienne, notamment l'installation de centaines de milliers de colons dans les territoires occupés depuis 1967, colonisation violant la quatrième convention de Genève, le Conseil de Sécurité de l'ONU, lui, n'a jamais voté de sanctions contre ces violations du droit international, accordant une impunité exceptionnelle à l'Etat d'Israël, ainsi encouragé à persister dans son agressivité colonisatrice.

4.2 Quelques contradictions dans le récit de Daniel-Charles Badache

Daniel-Charles Badache présente le conflit comme étant un « choc » de « nationalismes » (p.28, p. 63, page 4 de couverture) ou une « confrontation de deux revendications nationales » (p. 5). Plus précisément, il s'agirait du « choc des nationalismes juif et arabe palestinien » (p. 63). Mais, à la p.27, il affirme : « le nationalisme palestinien a été généré par la dynamique sioniste ». Ainsi, d'après les propos de l'auteur, ce serait la « dynamique sioniste » qui serait à l'origine du conflit.

La page 4 de couverture évoque « la stratégie initiale des Etat arabes - le rejet du droit à l'existence d'Israël ». Pourtant, ni le congrès sioniste de 1897, ni le mandat de la SDN accepté par les sionistes ne mentionnaient un tel droit et à aucun moment, l'auteur ne précise pas sur quoi il reposerait et depuis quand. La résolution 181 de l'ONU (novembre 1947) recommandait la partition de la Palestine pour permettre la création d'un « Etat juif » mais cette résolution ne disait pas le droit (ce n'était qu'une simple recommandation). A la page 28, l'auteur admet ne pas pouvoir dire si l'analyse à la base du refus de la partition (et donc le rejet du « droit à l'existence d'Israël » ?) était pertinente ou non : comment l'auteur peut-il reprocher aux Arabes d'avoir adopté une position dont il admet ne pas pouvoir dire si elle était pertinente ou non ?

A la p. 77, l'auteur présente la position des Etats-Unis comme dénonçant en bloc le couple Arafat-Sharon dont le « ''face-à-face'' » « constituait un obstacle fondamental à la paix et à la coexistence israélo-palestinienne, tant ce « couple gouvernant » a cristallisé haine personnelle et rancoeurs… ». L'auteur enchaîne : « Aussi l'Administration Bush eut-elle pour souci au printemps 2003 de rejeter Yasser Arafat à l'arrière-plan de la scène internationale ». Le mot « aussi » suppose un lien de cause à effet entre la première et la seconde affirmation mais l'auteur n'explique pas pourquoi les Etats-Unis décidèrent de ne s'en prendre qu'au seul Arafat et non pas aussi à Sharon.

A la page 4 de couverture, il est écrit que « les Palestiniens […] ont été victimes du refus du plan de partage de la « terre du Mandat » ». D'après le texte fondateur du mandat, la terre sur laquelle portait le mandat s'appelait la Palestine. Par conséquent, selon l'auteur, les Palestiniens ont été victimes du refus de la partition de la Palestine, c'est-à-dire, victime du refus de l'amputation de leur propre pays. Finalement, toujours selon l'auteur, les Palestiniens avaient le choix entre être victimes de l'amputation de leur propre pays et être victimes du refus d'être victimes d'une telle amputation !

Selon la page 4 de couverture, les Palestiniens ont été « appréhendés dans un premier temps exclusivement comme réfugiés par la communauté internationale ». Daniel-Charles Badache lui-même commet ce tort puisque, dans son livre, il ne propose aucune photo, aucune illustration des Palestiniens avant qu'ils ne deviennent des réfugiés (dans son livre, les Palestiniens apparaissent sur les photos et gravures pour la première fois aux pages 30, 31 et 32 avec trois photos chacune accompagnée de la légende « camp de réfugiés palestiniens »).

La page 4 de couverture présente les Palestiniens comme ayant été « instrumentalisés par la stratégie initiale des Etats arabes ». Mais, Daniel-Charles Badache lui-même approuve l'instrumentalisation des Palestiniens puisqu'il félicite Faycal, fils du chérif de la Mecque, pour son « esprit de conciliation » (p. 28) quand celui-ci, selon l'auteur, aurait cédé la Palestine aux Sionistes en janvier 1919 afin d'obtenir des territoires pour son propre compte.

5. L'occultation du processus historique de la dépossession des Palestiniens

En exergue du chapitre « La '' courte marche'' vers l'Etat palestinien », Daniel-Charles Badache cite un propos d'André Gide : « il faut suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant » (p. 27). Daniel-Charles Badache se garde bien d'indiquer explicitement si la pente suivie par les Palestiniens est montante ou descendante mais le titre qu'il a choisi pour ce chapitre suggère qu'elle est montante. En réalité, la pente est descendante : depuis cent ans, la présence des indigènes palestiniens est, dans la pratique, contestée par le sionisme auquel ne s'oppose pas la communauté internationale. Pour ce qui est des Palestiniens, privés du droit à la citoyenneté et à la souveraineté, la tendance principale des cent dernières années est celle de la dépossession :
-   invasions colonisatrices sionistes sous forme d'immigration européenne massive pendant l'occupation britannique (1917-1948) et sous forme de conquêtes militaires sionistes et israéliennes durant les guerres de 1948 et 1967
-   expulsion des palestiniens de façon massive en 1948 et 1967 et sous forme d'un permanent harcèlement répressif et économique (blocus), dans un contexte de colonisation intensive et incessante, les incitant à quitter les territoires occupés depuis 1967.

Conclusion

Dans notre commentaire, nous avons donné des exemples du caractère profondément déséquilibré du discours de Daniel-Charles Badache : d'un coté une adhésion quasi-totale aux thèmes de l'histoire officielle israélienne, en dépit de leurs récentes mises en cause par des chercheurs israéliens eux-mêmes, de l'autre une complète méconnaissance des positions palestiniennes et de l'argumentaire qui les étaye. Nous avons aussi montré en quoi le récit de Daniel-Charles Badache consistait surtout à valoriser le nationalisme, à rester discret sur les spécificités du sionisme politique et du nationalisme israélien (colonialisme, expansionnisme, messianisme politico-religieux) et à ne pas chercher à savoir si celles-ci sont compatibles ou non avec la paix et les droits de l'Homme. De même, nous avons relevé le caractère confus et les omissions du récit de Daniel-Charles Badache sur des points essentiels (ambiguïté systématique des solutions envisagées et des positions des principales puissances ; processus centenaire de dépossession des Palestiniens passé sous silence).

Il y a donc une contradiction fondamentale entre, d'une part, les objectifs et les principes déclarés du Mémorial de Caen qui consistent à « comprendre le monde », favoriser la « Paix » et les « Droits de l'Homme », développer une politique d'édition en lien avec un « pôle scientifique » et, d'autre part, la publication dans ses collections d'Israël-Palestine, un ouvrage partisan et confus valorisant un nationalisme qui se trouve être à l'origine d'un contentieux s'aggravant continuellement depuis un siècle.

La légèreté avec laquelle le Mémorial de Caen a agi et qui l'a conduit à enfreindre ses principes peut certes inquiéter. Pourtant, elle ne doit pas occulter le fait qu'elle n'a été rendue possible que parce que le contexte s'y prête : après tout, le récit proposé dans le livre de Daniel-Charles Badache est conforme au récit occidental dominant sur le sujet.

Ce récit dominant, avec ses contradictions, son escamotage de l'argumentaire d'une des parties et son incapacité à rendre compte de la dynamique du conflit, exclut d'aborder le conflit israélo-palestinien comme le serait toute autre question de relations internationales. Ce recours à l'exception et cette confusion s'auto-entretiennent indéfiniment, contribuant à perpétuer et donc à aggraver le conflit tout en menaçant l'idée même qu'il puisse exister des principes universels qui permettraient de rendre le monde intelligible. Mais qui, en France, est prêt à remettre en cause ce récit dominant aux effets pourtant destructeurs ?

[1] http://www.memorial-caen.fr/portail/lib/special.asp

[2] Nous avons pris le soin d'alerter la Présidente-Directrice-Générale du Mémorial de Caen qui nous a simplement répondu que la procédure de relecture avait été respectée par la direction scientifique du Mémorial.

[3] Cf. l'analyse critique que fait Georges Corm de cette déclaration, L'Europe et l'Orient, Editions la découverte, 2e édition, 2002, p. 138-141

[4] Editons La Découverte, 2002

[5] François Leroux a participé au travail de décryptage des illustrations (cartes, photographies).

[6] Editions Flammarion 1988, collection Champs Flammarion

[7] Benny Morris, Victimes, histoire revisitée du conflit arabo-sioniste, p.212, Editions Complexe, 2004

[8] Le Monde, 3 juin 1972, cité par Sylvain Cypel, Les Emmurés, la société israélienne dans l'impasse, p. 203, Editions La Découverte, 2005

[9] cf. Maxime Rodinson, Israël et le refus arabe, 75 ans d'histoire, p. 193, Editions du Seuil, 1968

[10] PEF, 1er semestre 1967, pp. 110-111, cité par Samir Kassir et Farouk Mardam-Bey, Itinéraires de Paris à Jérusalem, la France et le conflit israélo-arabe, tome II, p. 74, Les livres de la Revue d'études palestiniennes, 1993

[11] Ilan Greilsammer, La nouvelle histoire d'Israël, essai sur une identité nationale, p.427, Gallimard, 1998

[12] « Israël vu de Palestine, entretien avec Camille Mansour », pp. 445-449, dans Israël, de Moïse aux accords d'Oslo, édité par la revue L'Histoire, aux Editions du Seuil, 1998

[13] Sylvain Cypel, op. cit., p.72

[14] S.W. Baron, Histoire d'Israël, tome 3, p. 26, Presses Universitaires de France, 1961

[15] Georges Corm, L'Europe et l'Orient, p. 336, Editions la Découverte, 2002

[16] Sylvain Cypel, op. cit., p 52-53

[17] cf. Georges Corm, op. cit., chapitre « Qu'est-ce que le vœu des population ? Un document enterré : le Rapport King Crane », p. 131-145 et Philippe Daumas, « La Commission King-Crane, une occasion perdue », Revue d'études palestiniennes, été 2005, p. 78-86