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Les dichotomies imaginaires de Régis Debray
publié le samedi 1er mars 2008

Source/Auteur : Yves Lemarié

D'après un courrier du 1er mars 2008 à M. Régis Debray, philosophe (avec copie à M. Etienne de Montety, Directeur adjoint en charge de la rubrique « Débats et Opinions » du Figaro)
 

Au cours de son entretien avec Élie Barnavi publié dans Le Figaro (13 février 2008), le philosophe Régis Debray a déclaré à propos de l'Etat d'Israël : « Je reconnais mon ambivalence. Israël de 1948 n'est pas celui de 2008. Je suis partagé entre mon admiration éthico-intellectuelle pour un formidable exploit de modernité laïque et suis rebuté par la remontée d'un nationalisme théologique qui fait revenir au premier plan l'archaïque et le tribal ».

Il semble que c'est sa référence implicite à des dichotomies qui permet à cet écrivain d'introduire l'expression de son « admiration éthico-intellectuelle » envers le sionisme de 1948 par opposition à celui de 2008. Toutefois, ces dichotomies sont contestables.

La dichotomie laïcité sioniste - nationalisme théologique

Régis Debray présente l'Etat d'Israël de 1948 comme étant laïque, alors que le sionisme a toujours été imprégné de références religieuses dès lors qu'il fut décidé que le lieu d'implantation serait la Palestine : la langue choisie (l'hébreu moderne) est issue d'une langue religieuse (avec, comme conséquence, les difficultés à séparer conceptuellement le religieux et le profane), le drapeau israélien est une référence au châle pour la prière juive, le nom même de l'Etat (« Israël ») est religieux. Les idées de base du sionisme (le « retour » en « terre d'Israël » avec cette notion d'aliya, la « rédemption » du « peuple juif ») se réfèrent à la religion même si elles s'appuient sur une conception particulière du judaïsme.

Dans ce contexte, il semble intéressant de consulter l'ouvrage de l'Israélien Amnon Raz-Krakotzkin qui enseigne l'histoire du judaïsme et a effectué une analyse critique du sionisme (Exil et souveraineté - judaïsme, sionisme et pensée binationale, Editions La Fabrique, 2007). Voici quelques extraits de ce livre :
-  « ce que l'on appelle «  laïcisation [sioniste]  » n'est que la nationalisation du mythe théologique reformulé au moyen de concepts empruntés au romantisme européen » (p.32) ;
-  « ce qu'on désigne par laïcisation et nationalisation des juifs est fondamentalement de l'imaginaire théologique millénariste chrétien » (p. 58) ;
-  « le nationalisme est le medium qui relie la théologie et le colonial jusqu'à les mêler intimement » (p. 69) ;
-  « le sionisme, tout en reniant certains aspects fondamentaux de la religion et du mode de vie juifs traditionnels, n'a pas abandonné le mythe religieux : il a affirmé que sa véritable signification était nationale. Ce nationalisme est donc un retour aux origines bibliques du judaïsme et fait office de révélation » (p .88) ;
-  « tous les aspects de la culture sioniste sont empreints de l'imaginaire messianique » (p. 136) ;
-  « les réserves [sionistes] vis-à-vis du messianisme n'ont pas empêché qu'il soit utilisé pour construire le mythe national, le nationalisme étant présenté comme un avénement messianique. Les messies ont été considérés comme des héros nationaux et leurs espérance messianique ont été mises en relation avec les entreprises du présent » (p.137).

La dichotomie modernité sioniste - archaïsme

Historiquement, le sionisme a consisté à implanter, avec des moyens militaires (occupation britannique et milices sionistes) et contre l'avis des indigènes, une population européenne sur un territoire non européen. L'Etat d'Israël est donc comme l'expliquait Maxime Rodinson, un « fait colonial » (« Israël, fait colonial ? », Les Temps modernes, n°253 bis, 1967, repris dans Peuple juif ou problème juif ? Editions la Découverte / Poche, 1997). Et il est quand même banal que les mouvements coloniaux (et autres idéologies de domination ou de conquête) se réclament de la modernité en mettant en avant diverses raisons (mission civilisatrice, approche orientaliste pour évoquer les indigènes, ascension sociale des colons devenus des pionniers bâtisseurs). Par ailleurs, le sionisme se distingue d'autres colonialismes par le fait qu'il repose sur le concept de restauration de l'Etat juif de l'antiquité, se situant ainsi dans une temporalité biblique qui voisine étrangement avec la notion de modernité. Enfin, le sionisme s'est certes appuyé sur la déclaration novatrice de Balfour mais l'innovation n'est pas en soi une garantie de modernité. En réalité, cette déclaration était un « délire[…] juridique[…] » comme l'explique Georges Corm (L'Europe et l'Orient, Editions la découverte, 2e édition, 2002, analyse critique de la déclaration Balfour aux pages 138-141).

La dichotomie Etat d'Israël de 1948 - Etat d'Israël de 2008

Enfin, l'expression « Israël de 1948 n'est pas celui de 2008 » employée par Régis Debray laisse entendre qu'en 1948, l'Etat d'Israël pouvait ne pas être l'objet de critiques majeures. Or, cet Etat repose sur une idéologie qui ne reconnaît pas de droits aux arabes palestiniens. Ainsi, Henry Laurens présente les dirigeants sionistes au lendemain de la deuxième Guerre Mondiale comme étant « sûrs […] de l'illégitimité de la présence arabe de Palestine » (Paix et guerre au Moyen-Orient, l'Orient arabe et le monde de 1945 à nos jours, Armand Colin, 2e édition, 2005, p. 90). Cette incompatibilité entre sionisme et droits des arabes palestiniens conduit à une hostilité qui s'est concrétisée par l'expulsion de 80% des indigènes arabes des territoires conquis par les sionistes en 1948 (l'année à laquelle Régis Debray se réfère pour introduire ses propos sur son « admiration éthico-intellectuelle »). Si cette expulsion n'a pas été explicitement planifiée, son principe même faisait l'objet d'un consensus parmi les dirigeants sionistes déjà dix ans auparavant. Ainsi l'historien israélien Benny Morris écrit : « dans le sillage des recommandations du Plan Peel publiées en 1937, [les dirigeants sionistes] s'étaient entendus sur le bien-fondé du transfert d'au moins quelques centaines de milliers d'Arabes palestiniens, voire de tous les Arabes de Palestine, hors de la zone potentiellement réservée au futur Etat juif. Ben Gourion lui-même donna le ton en juin 1938 : 'Je suis pour un transfert obligatoire, je n'y vois rien d'immoral'  » (Victimes, Histoire revisitée du conflit arabo-sioniste, Editions Complexe, 2003, p. 278-279). Ce propos de Ben Gourion a été tenu le 12 juin 1938, lors de la réunion commune de l'Exécutif de l'Agence juive et du Comité politique de l'Exécutif sioniste. La volonté sioniste de créer un « Etat juif » en Palestine rendait inévitable l'expulsion des Arabes comme l'indique Amnon Raz-Krakotzkin : « l'existence de l'Etat d'Israël était conditionné par l'expulsion, solution du problème démographique qui a toujours été un point fondamental du discours israélien » (p. 128-129). On peut être étonné que Régis Debray évoque la façon dont a été créé l'Etat d'Israël (« un formidable exploit ») sans même mentionner l'expulsion des Arabes palestiniens. Il semble ainsi adopter le comportement que réprouve intellectuellement Amnon Raz-Krakotzkin qui écrit : « on ne peut pas parler de la façon dont a été créé l'Etat d'Israël en ignorant l'expulsion et les réfugiés, notamment en récusant l'idée de retour » (p.130).

Amnon Raz-Krakotzkin montre aussi que l'incapacité à envisager concrètement une solution respectueuse des droits des indigènes a été caractéristique de tous les sionistes de la période mandataire puisque même les sionistes officiellement partisans d'un Etat binational ont contribué à renforcer le fossé entre les populations juive et arabes présentes en Palestine. Il écrit ainsi : « la conception sioniste des membres du Brit Sahlom [partisan d'un Etat binational à l'époque du Mandat] recelait des contradictions qui donnaient parfois l'impression d'être insolubles. C'est particulière visible chez Martin Buber, qui a souvent prôné une approche nationaliste agressive, en soulignant notamment le lien « intégral », comme il disait, entre le peuple juif et la terre d'Israël, d'une façon qui ne laissait guère de place à une présence arabe dans le pays. En même temps, il faisait partie de ceux qui ont toujours défendu l'idée binationale et œuvre en ce sens et il a continué à le faire après la création de l'Etat d'Israël. Le grand paradoxe est donc que ce sont les plus connus parmi les défenseurs de l'idée binationale qui prônaient l'approche nationaliste intégrale la plus pure. Cette contradiction interne chez les membes de Brit Shalom se manifeste par exemple dans le fait que la plupart d'entre eux travaillaient à l'université hébraïque, institution créée sur des critères opposés à ceux qu'ils défendaient. C'était une université destinée exclusivement aux juifs, l'université d'une nation qui n'existait pas encore à sa création (et à l'époque où était invoquée l'idée binationale). Elle ne s'adressait pas à tous les habitants de la Palestine mais à un peuple qui devait naître plus tard. Qui plus est, sa création fut hâtée pour contrer un projet britannique de fonder une université de type colonial, ouverte à tous les habitants du territoire et destinée à doter une classe locale d'une éducation supérieure à l'européenne. Les défenseurs du binationalisme n'ont jamais proposé de créer une université commune à tous les habitants du pays - absence remarquable s'agissant du premier domaine qui vienne à l'esprit quand on envisage une coopération. Telles sont les limites de leurs idées » (p.184-185).

Depuis sa création, imputant systématiquement les torts aux Arabes, l'Etat d'Israël n'a pas eu une politique se caractérisant par une volonté de s'intégrer dans l'espace proche-oriental. Il y a donc une continuité logique entre l'Etat d'Israël de 1948 et celui de 2008. La nature du contentieux entre Arabes palestiniens et sionistes reste la même, centrée sur la question de la colonisation et sur l'incompatibitilité des revendications sionistes avec le respect des droits des Palestiniens : Georges Corm explique que la situation en Cisjordanie en 1993 est similaire à celle dans la Palestine mandataire de 1937 avec les affrontements entre arabes et colons (Le Proche-Orient éclaté, 1956-2000, Folio Histoire, 2001, p.856-858). Encore aujourd'hui, les Palestiniens sont toujours sommés de faire preuve d'une infinie patience avant de se voir accorder des droits concrets.

Avant de se référer un peu hâtivement à des dichotomies, une analyse de l'histoire sioniste serait nécessaire. Ainsi, Henry Laurens écrit : « La multiplicité des dimensions du sionisme - volontarisme, libération, émancipation, sacralisation religieuse et nationale de la terre, allégeance aux systèmes impériaux, irrédentisme permanent, colonisation de peuplement et donc de refoulement, ombre de la Shoah et peur de l'extermination - en explique la dynamique tout en rendant difficile la lecture des événements puisque le commentateur a toujours tendance à ne prendre en compte qu'une partie de ces dimensions ou à les opposer alors qu'elles vont plutôt dans le même sens » (Paix et guerre au Moyen-Orient, l'Orient arabe et le monde de 1945 à nos jours, p. 91). Là où Régis Debray voit des dichotomies, Henry Laurens voit des dimensions qui « vont plutôt dans le même sens » (celui d'un refoulement des indigènes arabes, comme le confirment les faits).

Les dichotomies de Régis Debray sont conformes au récit dominant en Occident mais elles sont confuses. Le récit dominant est somme toute bienveillant envers le sionisme et négligent envers les droits des indigènes. Déjà contestable sur le plan éthique, ce récit dominant est également incompatible avec une démarche de connaissance basée sur l'objectivité. C'est pourquoi il serait judicieux de réserver son « admiration éthico-intellectuelle » à autre chose que la mise en place d'un Etat fondé sur le déni des droits des indigènes et sur des critères mélangeant politique, ethnie et religion. Plutôt que de s'installer dans le confort de la propagation de ce récit dominant, il serait plus constructif, surtout de la part d'un intellectuel, de tenter de contribuer à rendre intelligible les situations.