ImpressionEn effet, l'auteure écrit « Le Hamas […] n'a sans doute pas intérêt à ce qu'une accalmie, qui pourrait être interprétée comme une défaite, vienne rogner son ascendant à Gaza, un ascendant qui doit beaucoup au blocus et aux inévitables souffrances vécues par une population abandonnée, encerclée, facile à radicaliser ». Certes, elle indique les éléments qui la conduise à estimer que le Hamas n'a « sans doute pas » intérêt à l'apparition d'une accalmie, mais le raisonnement de l'auteure présente deux failles :
D'une part, elle ne précise pas ce qu'elle entend par la notion d'« accalmie ». Si l'accalmie signifie un retour à la situation antérieure au déclenchement de l'opération israélienne avec donc un maintien du blocus, l'accalmie sera tellement précaire qu'il serait vain de se demander si le Hamas y a intérêt ou non. Si l'accalmie signifie le renforcement du contrôle de la frontière entre l'Egypte et Gaza de façon à ne plus permettre au Hamas de s'approvisionner en armes à travers des tunnels, alors ce renforcement du contrôle des flux de personnes et de matières signifiera un renforcement de l'encerclement de Gaza, cela constituera une défaite non seulement pour le Hamas mais aussi pour l'ensemble des habitants de Gaza ainsi assujettis encore plus qu'avant aux exigences israéliennes, cela exacerbera les tensions et rendra précaire cette accalmie. Inversement, si l'accalmie est accompagnée d'une levée du blocus et d'une diminution de l'encerclement de Gaza, l'accalmie sera une victoire pour le Hamas puisqu'il s'agit d'une de ses revendications.
D'autre part, de façon plus générale, si Esther Benbassa estime que l'accalmie n'est sans doute pas dans l'intérêt du Hamas, il lui reste à expliquer pourquoi le Hamas a respecté la trêve pendant si longtemps alors que cela aurait été contraire à son intérêt.
Par ailleurs, pour argumenter son incitation à dialoguer avec les dirigeants du Hamas, Esther Benbassa indique, en conclusion de son article, que les « intégrer » au « jeu diplomatique » peut « les amener à évoluer comme l'a fait le Fatah, il n'y a pas si longtemps ». Son point de vue aurait gagné en clarté si elle avait pris la peine d'indiquer qu'il y a deux conceptions du dialogue. Il y a la conception dominatrice qui consiste à dialoguer avec les représentants palestiniens pour leur faire accepter concession sur concession sans que cela résolve en quoi que ce soit les questions que ceux-ci jugent essentielles (la colonisation israélienne, le statut de Jérusalem, les droits des réfugiés, le droit à la citoyenneté). C'est cette conception dominatrice que l'Etat d'Israël et les pays occidentaux ont toujours appliquée avec l'OLP et le Fatah : cela n'a n'a rien apporté de bénéfique à la population palestinienne et Esther Benbassa admet elle-même que le Fatah s'est laissé « humili[er] » et en est ressorti « affaibli électoralement » (quant à l'OLP, elle s'est laissé marginaliser pour sombrer dans l'oubli comme le confirme le fait que l'auteure n'en parle même pas). Ne s'attaquant jamais aux problèmes de fond, une telle conception du dialogue a surtout pour conséquence de discréditer la mouvance palestinienne qui a la faiblesse d'accepter de se prêter à un tel jeu, ce qui renforce ensuite, auprès de l'opinion palestinienne, la mouvance qui a la clairvoyance de refuser ce genre de dialogue comme on a pu le voir avec la montée du Hamas en conséquence du processus d'Oslo. Pourtant, c'est bien à la forme dominatrice du dialogue et du « jeu diplomatique » qu'Esther Benbassa se réfère implicitement lorsqu'elle avance qu'un dialogue permettrait d'« amener à évoluer » le Hamas « comme l'a fait le Fatah » (du coup, Esther Benbassa n'explique pas quel serait l'« intérêt » du Hamas à suivre une évolution aux effets si désastreux pour lui !). L'autre forme de dialogue est égalitaire et consisterait à admettre que ceux avec lesquels on dialogue ont certaines revendications légitimes, à écouter ces revendications et donc à accepter l'éventualité de les satisfaire de façon concrète. Ainsi, un dialogue constructif avec le Fatah n'aurait eu de sens que si tous les acteurs avaient accepté d'évoluer. Or, durant ce dialogue, les pays occidentaux, la « communauté internationale » et l'Etat d'Israël ne le firent pas et ceci malgré (ou à cause de) l'évolution de l'OLP et du Fatah.
Finalement, la principale faiblesse du point de vue d'Esther Benbassa réside dans le fait suivant : elle ne rompt pas avec certaines idées toutes faites (le Hamas n'aurait pas « intérêt » à une « accalmie », il faudrait faire « évoluer » le Hamas comme on a fait évoluer le Fatah) et elle ne questionne pas les concepts employés (accalmie, jeu diplomatique, évolution). Pourtant, les intellectuels devraient avoir pour principe et pour ambition de s'affranchir de ces idées toutes faites et non de s'en accommoder.