Fermer
Impression en format texteImprimer




Quelques analyses de Jean Daniel

( Source/Auteur : Yves Lemarié )


Courrier postal envoyé le 2 mars 1998 à Monsieur Jean Daniel, Nouvel Observateur


La lecture de votre journal m'a amené à m'interroger sur la solidité de certaines de vos analyses concernant la situation au Proche Orient.

Le 13 juillet 1956, vous écrivez : « L'intention de guerre préventive prêtée aux Israéliens ne résiste à aucun examen et ne tient pas une seule seconde aux yeux du touriste le plus distrait. La situation géographique, la longueur des frontières, l'organisation du pays dans ses structures économiques même contraignent Israël à la stricte défensive. [...] Le président Ben Gourion proclame urbi et orbi, comme il m'a dit à moi-même : « Plutôt une mauvaise paix qu'une bonne guerre ». Il me l'a dit le lendemain de la démission de Sharett, ministre israélien des Affaires Etrangères, et dont on a répété en Europe qu'il symbolisait la négociation tandis que Ben Gourion symboliserait la guerre. Non, le Moyen-Orient arabe n'est pas menacé d'une guerre israélienne.  » Le 29 octobre de la même année, l'armée israélienne agresse pourtant l'Egypte.

Dans le Nouvel Observateur du 31 mai 1967, vous écrivez «  Israël est-il menacé de mort ? Oui, indubitablement. ». La suite des événements (déroute des trois armées arabes en 6 jours) a montré que votre évaluation des rapports de force était erronée. Pourtant quelqu'un comme de Gaulle avait, lui, clairement compris que l'issue d'une guerre était évidente.

Le voyage du président Mitterrand en Israël en mars 1982 donne lieu à des éditoriaux qui n'évoquent pas le risque d'invasion israélienne au Liban (N.O. du 27 février et 6 mars 1982) et la réalité de cette menace ne sera mentionnée dans aucun des éditoriaux qui suivront. L'invasion a lieu début juin et vous écrivez après coup : « Tous ceux qui ont une responsabilité politique en ce monde ne se demandaient pas si les Israéliens allaient envahir le Liban mais quand ils le feraient » (N.O. du 19 juin 1982) . N'est il pas regrettable que vous n'ayez pas été en mesure d'intégrer dans vos analyses une menace aussi importante et aussi présente à l'esprit des responsables politiques ?

Votre analyse des accords d'Oslo (N.O. du 16 septembre 1993) appelle les commentaires suivants. Vous ne relevez pas que ces accords reportent à plus tard le traitement de questions aussi essentielles que celles des colonies et des réfugiés. Vous notez certes que le différend entre Israéliens et Palestiniens reste entier sur la question de Jérusalem mais vous le faites pour mieux imaginer une coopération économique préalable à la résolution de cette question politique. Or, peut-on raisonnablement envisager une coopération économique approfondie entre deux peuples qui conserveraient entre eux un contentieux territorial d'une telle importance ? Enfin, vous ne relevez pas que, généralement, les accords très ambigus, comme le sont ceux d'Oslo, ne résolvent pas les conflits mais, au contraire, les rendent encore plus complexes. N'est il pas désolant que votre analyse des accords d'Oslo ne contienne pas toutes ces réserves ?

On peut aussi noter que le 14 mars 1996, vous avez publié un appel de 37 intellectuels français qui contenait l'affirmation suivante : « Israël [...] défend les intérêts vitaux de la paix et de la liberté [...] pour tous les peuples du Moyen-Orient  ». Cette affirmation a non seulement été démentie par les faits un mois plus tard (agression israélienne au Liban : près de 200 civils tués et plusieurs centaines de milliers de civils jetés sur les routes par la politique de terreur et de bombardements de l'armée israélienne) mais aussi a donné une image étonnamment favorable pour un pays qui, quoiqu'on en pense, reste à ce jour une puissance occupante et colonisatrice. On peut difficilement affirmer que ces intellectuels, pourtant prestigieux, aient fait preuve d'une grande clairvoyance.

Le redéploiement partiel de l'armée israélienne à Hébron vous conduit à décréter que « l'Histoire promeut Benyamin Netanyahou disciple de Rabin et combattant du progrès » (N.O. du 23 janvier 1997). Une appréciation aussi rapidement enthousiaste, formulée à propos de M. Netanyahou à l'occasion d'un événement bien limité, laissait difficilement présager que vous diagnostiqueriez quelques mois plus tard chez cette même personne une « cécité stratégique » (N.O. du 20 novembre 1997).

D'autres phénomènes sont surprenants : quand on sait qu'un dessin a beaucoup plus d'impact et d'influence que tous les articles détaillés, on ne peut que déplorer le fait que l'unique dessin publié en 1997 par votre journal à propos du Proche-Orient attribue l'arrêt du processus de paix... à des fanatiques musulmans (N.O. du 7 août 1997). Au moment de la publication de ce dessin, le processus de paix est pourtant bloqué depuis 5 mois du fait de l'annonce de la reprise de la politique d'encerclement de Jérusalem-Est par des colonies juives !

La lecture régulière de votre journal m'a également conduit à m'interroger sur la logique qui sous-tend vos prises de position successives, notamment à propos de la diplomatie européenne.

Quoiqu'occasionnellement vous teniez des propos effectivement critiques envers la politique israélienne, il semble que le lecteur ne soit pas informé d'une manière équilibrée dans certaines situations.

En effet, lors du sommet de juin 1980 à Venise, les 9 pays européens font une déclaration sur la situation au Proche-Orient et énoncent des principes qui, selon eux, permettraient d'établir la paix dans cette région : nécessité de reconnaître le droit à l'autodétermination du peuple palestinien, dénonciation du développement des colonies, nécessité d'associer l'OLP à un processus de paix, droit à l'existence et à la sécurité de tous les Etats de la région y compris Israël. On aurait pu s'attendre à ce que de tels principes reçoivent votre approbation. Pourtant vous dénigrez cette initiative de Venise sans que votre journal daigne informer les lecteurs sur l'existence et le contenu de la déclaration qui y fut faite.

Durant le voyage d'avril 1996 au Liban, le président Chirac rappelle que, concernant la souveraineté du Liban, la résolution 425 (qui exige le retrait d'Israël) doit s'appliquer en premier lieu. Cette information n'est pas rapportée explicitement dans votre journal, elle n'est évoquée qu'indirectement et avec votre désapprobation catégorique : « Lorsqu'on dit aux Israéliens d'évacuer les premiers la partie du Liban qu'ils occupent, et qui constitue la seule portion d'un territoire arabe quelconque d'où l'on peut leur livrer une guérilla, on se moque du monde  » (N.O. du 11 avril 1996). Puis, dans les numéros qui suivent immédiatement, vous ne condamnez pas une nouvelle agression militaire israélienne au Liban. Une fois l'expédition israélienne achevée, vous finissez par admettre que cette occupation n'est pas nécessaire à la sécurité d'Israël (M. Chirac avait donc raison et ne se moquait nullement du monde) et vous affirmez que votre nouvelle prise de position est un « rappel » de votre opinion (N.O. du 23 mai 1996).

Lors d'une tournée au Proche Orient, en octobre 1996, pour protester contre l'interdiction faite à son ministre des Affaires Etrangères de se rendre à la Maison d'Orient de Jérusalem, le président Chirac prend la décision de ne pas se faire accompagner de son ministre lors de son voyage en Israël mais votre journal passe sous silence ce fait.

En ce qui concerne enfin l'information relative aux affrontements sur le terrain, on peut aussi relever des pratiques journalistiques inattendues.

Vous avez certes condamné l'invasion du Liban en juin 1982. Cependant, vous expliquez les événements de la manière suivante :

« Quinze jours avant l'invasion, le général Sharon est à Washington où il évoque l'éventualité d'une expédition qu'il met au point depuis de longs mois. Ses interlocuteurs américains sont persuadés par Philip Habib que Menahem Begin et la majorité du cabinet israélien sont contre l'opération. Ce n'est pas d'ailleurs inexact. Certains dirigeants ont besoin d'une occasion. Elle est fournie, le 4 juin, avec le lancer sur la haute Galilée d'une centaine de roquettes par les Palestiniens. Ici il y a un mystère, car les Palestiniens savaient qu'ils offraient un prétexte.  » (N.O. du 19 juin 1982)

Dans son livre (« Histoire de la droite israélienne », Editions Complexe 1991, p. 315), M. Marius Schattner rapporte les faits d'une manière différente : « Les 4 et 5 juin, les appareils israéliens bombardent massivement les bases palestiniennes au Liban, faisant un grand nombre de victimes civiles. Comme prévu, l'OLP réagit par un bombardement d'artillerie et de roquettes sur la Galilée, fournissant à Israël le prétexte attendu pour frapper. Le samedi 5 juin au soir, le gouvernement décide de déclencher une opération à laquelle, il donne le nom de ''Paix en Galilée''  ».

Les bombardements massifs israéliens et les nombreuses victimes civiles occasionnées par ceux-ci sont à l'origine des tirs de roquettes sur la Galilée. En occultant ces faits, vous accréditez, à tort, l'idée que l'invasion du Liban a quelque chose à voir avec la sécurité de la Galilée alors que vous savez que l'OLP a respecté l'accord de cessez le feu établi avec Israël le 24 juillet 1981.

De même, lors de l'agression israélienne au Liban en avril 1996, votre journal adopte un comportement étrange sous bien des aspects. Non seulement, comme je l'ai déjà indiqué, vous ne condamnez pas cette agression, mais votre journal publie, exactement durant la semaine qui suit le début de cette agression (N.O. du 18 avril 1996), un dossier consacré aux « nouveaux fanatiques  », chaque page de ce dossier étant illustrée par la photographie d'un enfant musulman, probablement chiite, figure censée incarner le « nouveau fanatisme », et ceci alors que, depuis plusieurs jours, des civils chiites libanais meurent sous les bombes israéliennes. Une telle coïncidence n'est elle pas choquante ?

Dans vos éditoriaux, vous invoquez un droit à l'autodéfense des occupants israéliens pour justifier les bombardements au Liban : vous parlez ainsi de la « défense d'un territoire occupé  » pour expliquer l'expédition israélienne (N.O. du 18 avril 1996) et qualifiez le « bombardement israélien du camp de la Finul de Cana  » de «  légitime dans son principe (l'autodéfense) » (N.O. du 25 avril 1996). On aurait plutôt dû s'attendre à voir évoquer un droit à la résistance contre l'occupation mais ce droit n'est alors évoqué par vous que pour être immédiatement réfuté (N.O. du 18 avril 1996).

Puis, quand des experts de l'ONU établissent un rapport d'enquête sur le massacre du camp de la Finul à Cana, votre journal passe sous silence l'existence de ce rapport d'experts qui est, il est vrai, défavorable à l'armée israélienne.

Comme je viens de l'illustrer, il semble que votre position soit assez fluctuante : une politique israélienne agressive est critiquée par vous occasionnellement mais, dans certains moments critiques, vous ne vous y opposez pas et pouvez être amené à vous écarter de l'objectivité. Je pense cependant que l'on aurait tout à gagner si vous teniez un langage clair et constant sur la situation au Proche-Orient.

J'espère que ce présent courrier aura attiré votre attention et qu'il vous inspirera une salutaire autocritique sur la manière de traiter les événements relatifs au Proche-Orient.




Article imprimé à partir du site de
l'Observatoire de la Presse sur la Palestine : http://www.presse-palestine.org